Introduction
Il me semble important d’être clair sur ce que l’on enseigne et d’où cela vient. Pour commencer : le style enseigné dans l’association est le style Chen du Taijiquan, plus précisément la Laojia (Vieille Forme) de Chen.
Cela sous-entend qu’il existe d’autres styles de Taijiquan. Nous allons donc en proposer un tour d’horizon rapide.
Précisons que la généalogie des styles et des maîtres d’arts martiaux est un sujet extrêmement complexe. En général lorsque l’on creuse on se rend compte que les styles ont créé des branches, des sous-branches, des variantes de sous-branches… Tout cela étant encore plus embrouillé du fait que se mêlent inexactitudes historiques, mythologie, mystifications volontaires pour embellir l’histoire, querelles d’egos et de clochers, ou simples imprécisions.
Un jour, peut-être, j’écrirai un texte détaillé sur la question. Pour l’heure, la seule prétention de cet article est de débroussailler un peu le sujet pour permettre au néophyte de mieux s’y retrouver. Le lecteur s’apercevra rapidement que même la version simplifiée est déjà un peu compliquée.
Il existe, pour simplifier, cinq styles de Taijiquan :
• Style Chen
• Style Yang
• Style Wu
• Style Wu Hao (il s’appelle aussi « style Wu », mais pour éviter les confusions on tend à l’appeler « Wu Hao »)
• Style Sun
La création du Taijiquan
Il existe de nombreuses théories plus ou moins fantaisistes sur l’origine du Taijiquan.
Il existe aujourd’hui un consensus fort autour de l’idée que cet art aurait été « inventé » par Chen Wangting (1580-1660), dans le village de Chenjiagou. Les dates de sa naissance et de sa mort sont approximatives, mais ce qu’il faut retenir, c’est qu’il est un officier militaire de la dynastie des Ming, et que sa vie est contemporaine de la chute de cette dynastie en 1644. La période d’instabilité qui s’ouvrit alors était très favorable à la fois à l’intérêt pour le combat, et aux échanges entre styles.
Le Taijiquan originel (le style Chen, donc) semble avoir été créé par synthèse par Chen Wang Ting, après qu’il se soit retiré dans le village de Chenjiagou à la chute de la dynastie des Ming. Ce qui est assez intelligent de sa part, les changements de régime s’accompagnant assez souvent, en Chine, d’une purge brutale des cercles politiques comme militaires… Les influences probables ayant présidé au développement de la technique sont :
• Les techniques de combat de Shaolin, sachant qu’il était difficile à cette époque de faire quoi que ce soit en Chine dans le domaine des arts martiaux sans jamais rien emprunter à Shaolin. Il faut bien comprendre que l’héritage de Shaolin irrigue absolument tous les arts martiaux chinois. Et, même si c’est plus difficile de le leur faire reconnaître, japonais.
• Les techniques de conditionnement du corps de Shaolin, notamment le « Qigong » de tonification des muscles et tendons (Yì jīn jīng, 易筋經), dont on retrouve les principes intégrés dans la Di Yi Lu.
• Divers styles de combat du Nord de la Chine et notamment la boxe Tongbei.
• Les méthodes d’entraînement du général Qi Jiguang. Ce général chinois du XVIème siècle, qui passa une bonne partie de sa carrière à lutter contre les pirates japonais, rédigea une compilation des techniques de combat (à mains nues et avec armes) qu’il jugeait les plus efficaces. Le Taijiquan a « récupéré » une bonne partie de ces techniques. Qi Jiguang fut le premier à codifier des techniques de combat à mains nues, son travail était donc relativement incontournable à l’époque.
• Certains ouvrages, notamment « l’art de la Guerre » de Sun Tzu (Sūnzǐ bīngfǎ, 孫子兵法). L’application de la stratégie au combat à mains nues peut sembler étrange, mais on retrouve certains principes comme les principes de feinte et de dissimulation de son intention jusqu’au tout dernier moment.
• On entend beaucoup parler d’influences taoïstes diverses. C’est plausible : les sectes taoïstes ont proliféré comme des champignons tout au long de l’histoire de la Chine. Mais, de ce que j’ai pu lire, ce n’est pas prouvé non plus. La question des liens entre taoïsme et Taijiquan mérite un article à part entière. En attendant, considérons les apports du taoïsme comme, au mieux, hypothétiques et secondaires. Une bonne partie des soi-disant origines taoïstes du Taijiquan relève d’une mystification opérée par Wu Yu Xiang au XIXème siècle.
Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que le Taijiquan n’a pas été sorti d’un chapeau par un vieux sage taoïste avec des sourcils taille XXL assis au sommet d’une montagne. Il s’agit d’une méthode de combat créée par un responsable militaire de la dynastie Ming, à partir d’influences diverses, pas toutes connues avec précision aujourd’hui, et organisées en un tout cohérent.
A partir de ce style originel, appelé « style Chen », ou, à l’époque, « Changquan » (Boxe Longue) d’autres branches sont nées, créant des styles distincts.
Style Chen
Le style Chen est le plus ancien, mais loin d’être le plus connu. Il est celui qui a été enseigné dans la lignée Chen depuis Chen Wang Ting.
Techniquement, il se caractérise par des mouvements « d’enroulement », une alternance de lenteur et d’explosivité, et des positions en général plus basses et amples que dans d’autres styles plus modernes.
Le style Chen est celui qui est enseigné à l’association Yang Sheng. Plus précisément, pour les amateurs de détails : la Laojia (Vieille Forme) de Chen.
(Il existe plusieurs sous-styles de style Chen, mais ne compliquons pas les choses).
Style Yang
Le style Yang est, aujourd’hui, de loin le plus connu et enseigné des styles de Taijiquan. Il est issu de Yang Lu Chan (1799-1872), qui, selon la tradition, était un serviteur de la famille Chen qui espionnait leurs entraînements. Jusqu’à ce que, pris sur le fait et sommé de montrer ce qu’il avait appris, il impressionne suffisamment le maître de l’époque, Chen Chang Xing, pour que celui-ci le prenne comme disciple. Il existe néanmoins un consensus fort selon lequel Yang Lu Chan n’aurait pas eu accès à toutes les techniques, et notamment pas les frappes de coudes ni d’épaules.
Style Wu
On s’en rappelle, la dynastie Ming tombe en 1644. Elle est remplacée par la dynastie Qing, composée de Mandchous. L’un de ces mandchous, un officier de rang intermédiaire nommé Wu Quan You (1834-1902), étudia avec Yang Ban Hou, fils aîné de Yang Lu Chan. Le fils de Wu Quan You, un dénommé Wu Jian Quan (1870-1942), créa ce qui allait devenir le style Wu.
N’ayant jamais pratiqué ce style ni rencontré personnellement un pratiquant, il m’est difficile de donner un avis sur les caractéristiques techniques de cette branche.
Style Wu Hao
Dans les élèves de Yang Lu Chan, on compte un dénommé Wu Yu Xiang (1812-1880, dates approximatives), qui étudia ensuite le style Chen avec un maître nommé Chen Qing Ping. Précisons que ce maître lui enseigna aussi le style Zhaobao, qui est en gros une variante du style Chen.
Le style Wu Hao s’appelle ainsi pour faire référence à un de ses plus célèbres pratiquants, un maître du nom de Hao Wei Zhen (1842-1920), élève du neveu de Wu Yu Xiang.
Sur le plan technique, là encore je connais mal ce style et préfère donc ne pas trop me prononcer. Mais on peut déjà dire que les mouvements de bras sont beaucoup plus rapprochés que dans le style Chen.
Style Sun
Nous en sommes restés à Hao Wei Zhen. Celui-ci est connu notamment à cause d’un de ses élèves, un dénommé Sun Lu Tang (1860-1933). Celui-ci étudia donc le Taijiquan de style Wu Hao, mais également les deux autres styles internes majeurs, à savoir le Xing Yi Quan et le Ba Gua Zhang.
Il faut bien comprendre qu’il est exceptionnel en Chine d’étudier plus d’un style. A la fois pour des raisons techniques (chaque style induisant une formation du corps différente, les mélanges ne sont pas forcément heureux) et sociologiques (les maîtres d’arts martiaux tendent à se méfier de l’extérieur et particulièrement des « transfuges »).
Le pratiquant qui étudie trois styles est donc, soit du modèle « touche-à-tout, bon à rien », soit un authentique génie (pour l’aspect technique) qui a eu accès aux bonnes recommandations (pour échapper au statut de transfuge inter-école). La première catégorie est de loin la plus répandue, mais Sun Lu Tang, lui, appartenait à la deuxième. Le style Sun est donc une synthèse de son travail.
Est-il important de connaître tous ces styles ?
A mon sens, pas vraiment… En tant que pratiquant, du moins. En tant qu’enseignant, il est sain de pouvoir situer, même approximativement, sa discipline par rapport aux autres.
De toute manière, mon opinion est que, dans le domaine des arts martiaux, l’enseignant est plus important que le style. Il convient donc de relativiser l’importance du style. Néanmoins, « relativiser » n’est pas « nier », et l’histoire de ces styles implique quelques conséquences…
Quelques commentaires pour conclure
A propos du style Yang
On peut légitimement interroger l’intégrité de la transmission qui a permis la naissance du style Yang. A l’époque de Yang Lu Chan, enseigner en-dehors du cercle familial était inimaginable (du reste, certains maîtres d’arts martiaux pensent toujours comme ça même aujourd’hui). Il est donc raisonnable de penser que, au moins sur le plan martial, le style Yang ne possède pas tout le bagage du style Chen. Ce qui n’est cependant pas un problème quand la démarche se borne à l’aspect « santé ».
A propos du style Wu
A propos du style Chen
Ce qui ressort aussi clairement lorsqu’on regarde des pratiquants de Taijiquan, c’est que les seuls à travailler de manière basse et ample sur une base régulière sont les pratiquants du style Chen. Cela donne au style Chen des avantages techniques qui me semblent difficiles à surmonter pour un pratiquant d’un autre style.
Même si, on ne va pas se mentir, je ne suis pas le plus objectif sur la question.
C'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes ?
Nous aimons bien, nous, les pratiquants de style Chen, rappeler gentiment aux membres des autres styles que le nôtre est le plus ancien.
Même si, en Chine, on tend à penser comme ça, surtout dans les écoles d’arts martiaux, ancienneté ne vaut pas forcément supériorité.
Il est certain que le style Chen est le plus ancien. Mais je pense qu’il ne faut pas accorder aux considérations historiques plus d’importance qu’elles n’en méritent.
En revanche, la spécificité du style Chen de travailler souvent de manière ample et basse est un avantage considérable, que ce soit sur le plan martial ou de la santé. Bien sûr, il est possible de travailler des postures basses dans d’autres styles, mais c’est tout de même rare de le voir.
Un autre avantage encore plus décisif est la profusion de techniques de coude et d’épaule.
En conclusion : la complexité de la transmission
En réalité, comme dit en début d’article, ceci n’était qu’une version très résumée des différents styles.
Tout d’abord, pour chaque style on retrouve en général quelques sous-styles qui sont en général apparus pour des raisons particulières et pas toujours « nobles » (un maître qui veut accélérer la transmission à son fils aîné car il est âgé, la volonté de se poser en maître de la « branche secrète qu’on ne montre à personne », un style qui est enseigné dans le village d’à côté, lequel décide ensuite de revendiquer la paternité à cause d’une jalousie entre voisins, des problèmes corporels particuliers qui amènent à travailler d’une certaine manière…).
Ensuite, chaque pratiquant a une manière particulière de travailler, une sorte de « signature », correspondant en général à sa structure corporelle, à ses priorités de travail du moment, à ses expériences…
Enfin, les transmissions ne se font pas forcément de manière linéaire « A forme B qui forme C qui forme D ». Il peut y avoir des « chemins de traverses » dans les arbres généalogiques.
Sans compter que, même si c’est rarement le discours qu’ont les maîtres d’arts martiaux, on voit mal pourquoi un style ne pourrait pas progresser au fil des générations.
Il convient donc d’avoir conscience de ces différences, mais peut-être d’éviter les querelles de clocher qui en découlent assez facilement.




