La Di Yi Lu

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C'est quoi ?

La Di Yi Lu est un taolu, c’est-à-dire un enchaînement codifié de mouvements, ou, comme disent les chinois, une « forme ». C’est l’une des deux « formes » à mains nues : la forme lente du Taijiquan (par opposition à la forme explosive).

C’est la part du Taijiquan style Chen qui ressemble le plus, visuellement parlant, à ce qu’on s’attend à voir du Taijiquan. Le pratiquant bouge en général assez lentement, et sans contractions musculaires parasites (ce qui n’est pas tout à fait pareil que « totalement relâché »).

La Di Yi Lu permet de former le corps, ce qui en fait le pilier central de l’entraînement. Applications martiales, Tuishou, Sanshou, forme explosive, n’ont aucune valeur si elles ne sont pas adossées à une formation sérieuse du corps. Et cette formation est obtenue via la pratique de la Di Yi Lu.

(Si le terme « forme de corps » vous est étranger, vous pouvez utilement consulter cet article : il s’agit d’un concept central à côté duquel il ne faut pas passer.)

Utilité du Di Yi Lu

Dans la Di Yi Lu siège un paradoxe : cet enchaînement n’est pas, en soi, martial, dans le sens où il n’est pas censé être appliqué tel quel. Néanmoins, chacun des mouvements qui le compose possède une signification martiale. Et, surtout, la pratique de la Di Yi Lu est la base pour acquérir les qualités corporelles nécessaires au combat.

Les exemples sont nombreux, mais citons par exemple : puissance physique, souplesse, coordination, vivacité du mouvement.

Globalement, la Di Yi Lu sert à forger un corps capable de développer une puissance, une vitesse de frappe et une unité de mouvement, ce qui permet de construire le niveau suivant de l’habileté martiale.

Comment ça marche ?

Il existe de très nombreuses manières de travailler cet enchaînement, il serait hors de propos d’en faire la liste ici.

Mais on retrouve certains principes assez constants :

  • Le respect de certains principes posturaux que nous ne détaillerons pas ici (mais citons en vrac : la double fermeture, l’étirement de la colonne vertébrale, le relâchement de la poitrine, l’arc des jambes…)
  • La recherche d’un mouvement uni, avec une coordination optimale de toutes les parties du corps.
    Un travail relativement lent, permettant au pratiquant d’utiliser correctement sa proprioception pour améliorer sa coordination
  • Un travail où le corps dirige la main.
  • A certaines exceptions près, un travail où les postures sont plutôt basses, allongées et physiquement exigeantes.

Composition de la Di Li Yu

La Di Yi Lu comporte 75 mouvements, ce qui peut paraître beaucoup. En réalité, de nombreux mouvements se répètent. D’autres sont des variantes de mouvements précédents. On remarque d’ailleurs en étudiant la forme que l’enchaînement et la fréquence des mouvements sont très bien pensés : les mouvements les plus utiles martialement ont tendance à revenir en boucle. On peut donc dire que la Di Yi Lu répond à une sorte de « loi de Pareto » du combat.

Au sein des 75 mouvements de la Di Yi Lu, on qualifie souvent les quinze premiers mouvements de « Quinze Mouvements Essentiels » : ils comportent l’immense majorité de ce qu’il faut savoir pratiquer.

Même au sein de ces quinze mouvements, les cinq premiers sont encore plus importants. Et le tout premier, intitulé « jīn gāng dǎo duì » (Le Gardien des Cieux Pile le Mortier), est le plus crucial de tous.

Concrètement, pour évaluer le niveau d’un pratiquant, le maître s’intéressait rarement au-delà des 2-3 premiers mouvements, cela lui suffisait pour se faire une opinion.

Un mot sur le temps de pratique

Cette hiérarchisation des mouvements induit un temps d’apprentissage différent.
En pratique, pour vous donner une idée, dans l’enseignement traditionnel les choses se passent à peu près ainsi. Je donne les durées considérant un temps de pratique de 6h quotidiennes, ce qui est à peu près la norme en enseignement traditionnel.

  • J0 à J15 : pratique uniquement du premier mouvement
  • J15 à J20 : pratique des deux premiers mouvements
  • J20 à J90 : pratique des cinq premiers mouvements
  • J90 à J120 : pratique des quinze premiers mouvements
  • J120 à J125 : apprentissage éclair des 60 mouvements restants

Ces durées sont bien sûr très indicatives et hautement liées au pratiquant, au contexte. Les chiffres sont tout de même assez fiables. Si je les mentionne, c’est simplement pour bien faire comprendre à quel point apprendre et empiler des mouvements est simple. Ce qui est difficile, et donc nécessite du temps, c’est de créer la structure corporelle, pas d’apprendre une nouvelle manière rigolote de croiser les pieds.

Si l’on considère donc les temps cumulés de pratique de chaque mouvement, ça ressemble à peu près à ça (aux arrondis près).

  • 26,8% du temps sur le premier mouvement
  • 14,9% du temps sur le deuxième mouvement
  • 12,9% sur chacun des cinq premiers mouvements, à l’exception du 1 et 2
  • 1,6% sur chacun des quinze premiers mouvements à l’exception des cinq premiers
  • 0,05% du temps sur chacun des 60 derniers mouvements

Le compte est faux, en réalité, parce que certains mouvements reviennent en boucle. N’empêche que du coup, un apprentissage efficace ressemble à ceci.

Evidemment, nous vivons une époque qui valorise le résultat immédiat, si possible sans trop d’efforts. Il pourrait être tentant « d’accélérer » le processus.
Le problème, c’est que créer une structure corporelle, ça nécessite un certain temps, incompressible.

Soyons clairs. Les affirmations selon lesquelles on pourrait apprendre rapidement tous les mouvements et les maîtriser en quelques jours sont à ranger dans la même case que les slogans du type « Devenez trader milliardaire en 3 jours ! » ou encore « Des abdos d’acier sans vous lever du canapé ! ».

Notons que le côté contre-productif de la volonté de bâcler la mise en route n’est pas propre au Taijiquan.

Vous vous rappelez l’affaire du submersible Titan ? Conçu pour transporter des milliardaires sans trop se préoccuper des méchantes règles de sécurité qui tuent l’entreprenariat ? Ça ne l’a effectivement pas empêché de plonger. Au prix de quelques transformations.

Morale de l’histoire :

Ne bâclez pas les bases. Soignez-les.

Soyez un sous-marin, pas une crêpe !

Plus sérieusement, c’est comme en musique : si on ne fait pas ses gammes, on n’avancera pas. Aussi simple que ça.

Revenons sur le temps de pratique.

Traditionnellement donc, on n’enseigne les applications que très tard pour laisser le temps à l’élève d’acquérir la forme de corps. Sur le plan technique cette approche est idéale et je la valide totalement.

Le souci est que, psychologiquement, cette méthode implique de passer plusieurs semaines, (six heures par jour si on pratique à la chinoise), à répéter en boucle des mouvements sans en comprendre encore l’utilité.

C’est difficile pour un occidental (et pour un chinois aussi, d’ailleurs).

Mon approche personnelle est donc de montrer des applications martiales assez rapidement, et de « faire goûter » quelques éléments de compréhension martiale assez tôt dans le cursus.

Cela rend l’apprentissage plus digeste, le temps de commencer à prendre goût à l’entraînement.

Principes de travail et richesse de la Di Yi Lu

Il existe littéralement des dizaines de manières de travailler la Di Yi Lu. C’est ce qui explique qu’un même pratiquant peut pratiquer ce qui semble strictement le même enchaînement, tous les jours, pendant des années, sans qu’on ne comprenne trop, extérieurement, quel sens ça a. C’est tout à fait normal. En règle générale en arts martiaux, plus le niveau de maîtrise augmente, plus les mouvements sont petits et moins on comprend ce que fait le pratiquant. C’est dans la pratique du Tuishou ou du combat qu’on verra la différence. Il serait trop long et hors de propos de faire une liste des manières dont on peut travailler la Di Yi Lu, mais on peut distinguer, schématiquement, deux manières de faire : la manière externe, et la manière interne.
Travail externe

Le pratiquant se concentre sur des qualités physiques assez évidentes, en travaillant bas, en tournant loin, en travaillant les mains loin du corps. Le tout en essayant d’avoir un minimum de coordination. C’est, finalement, un travail très proche de ce qu’on retrouve dans de nombreux autres styles comme par exemple le karate, avec un travail en positions basses en coordonnant la rotation des hanches avec le coup de poing

La spécificité du Taijiquan se trouve plus dans le travail interne.

Travail interne
Le travail dit « interne » insiste beaucoup moins sur la rigueur des positions et beaucoup plus sur la coordination des articulations entre elles. Il s’appuie sur le travail de la proprioception et vise à obtenir que l’ensemble du corps bouge de manière unie. On peut retrouver par exemple cela dans le travail du placement de l’omoplate pour bouger la main avec puissance (ce qui est en principe que l’on travaille un peu en boxe notamment sur les uppercuts, mais de façon nettement moins systématique).

Comme tous les arts martiaux, le Taijiquan est d’abord une forme de corps avant d’être un enchaînement de mouvements. C’est pourquoi les principes de travail sont bien plus importants que la forme extérieure. Ce sont eux qui font la richesse et l’efficacité martiale du style.

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