Histoire de la dilution du Taijiquan

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De l’art martial à la gymnastique New Age

Lorsque l’on s’intéresse à l’évolution du Taijiquan, force est de constater qu’aujourd’hui, sa pratique en tant qu’art martial est plutôt l’exception que la norme. Certes, de nombreux arts martiaux, chinois comme japonais d’ailleurs, ont subi une dilution et se sont vu « rogner les griffes » au fil des générations. Cela va avec une tendance générale de la société à la pacification, et donc à la plus faible tolérance à la violence qui en résulte.

Même si l’on pourrait discuter du bien-fondé de cette évolution en ce qui concerne le patrimoine culturel des arts martiaux, le fait est qu’elle est assez générale.

Néanmoins, le Taijiquan fait figure de cas particulier, dans le sens où, aujourd’hui, bien peu de pratiquants sont seulement au courant qu’il s’agit à la base d’un art martial. Et, même parmi ceux-ci, exceptionnels sont ceux qui savent mettre cet aspect en œuvre. Comment en est-on arrivé à cette situation ? C’est ce que nous allons tenter de démêler.

Du style Chen à la naissance du style Yang

Reprenons les bases. A ses débuts, une discipline nommée 长拳 (chángquán) est créée par Chen Wang Ting, officier en charge des garnisons du comté de Wenxian. Pour ce faire ce dernier puise essentiellement dans les techniques militaires et des arts martiaux traditionnels déjà sur le marché, à savoir :

  • Les techniques du général Qi Jiguang, compilées lors des guerres contre les pirates japonais
  • Les techniques de Shaolin
  • La boxe Tongbei
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Chen Wang Ting se retirant dans le village de Chenjiagou à la fin de la dynastie des Ming (en 1644), la technique y est transmise au sein de la famille et du clan pendant plusieurs générations. Exclusivement au sein du clan : la précision est importante pour la suite. Et ce, jusqu’à Chen Chang Xing, cinq générations plus tard.

La naissance du style Yang

L’histoire est bien connue de ceux qui s’intéressent au sujet : le premier disciple extérieur au clan Chen fut un serviteur du nom de Yang Lu Chan. L’histoire raconte qu’il espionnait les entraînements et s’entraînait de son côté pour tenter de reproduire ce qu’il avait vu. Pris sur le fait par Chen Chang Xing, il aurait été sommé de montrer ce qu’il avait appris.

D’après l’histoire, ce qu’il donna à voir à Chen Chang Xing impressionna suffisamment ce dernier pour qu’il accepte de faire une exception et de le prendre comme disciple.

C’est là qu’intervient une première dilution : il est aujourd’hui relativement admis que Chen Chang Xing n’enseigna pas à son disciple les techniques de frappes de coudes et d’épaules, qui sont pourtant une part cruciale de l’efficacité martiale en Taijiquan.

Pour donner une idée de l’époque, Yang Lu Chan est né en 1799 et était probablement assez jeune lors de l’épisode. On peut donc supposer que les faits se sont déroulés vers 1820.

L'intellectualisation Taoïste

Parmi les élèves de Yang Lu Chan, on trouve un fonctionnaire du nom de Wu Yu Xiang. Celui-ci est notamment connu pour être à l’origine du style Wu Huao du Taijiquan, et aussi pour avoir créé le terme « Taijiquan » dans des circonstances rocambolesques qui
méritent d’être racontées.

D’après lui donc, son frère serait, par un hasard si incroyable qu’il en est suspect, fortuitement tombé sur un traité de Taijiquan abandonné dans un entrepôt de sel.

C’est à partir de là que le « Changquan » prend le nom de « Taijiquan ». Pour la petite histoire : aujourd’hui, « Changquan » n’a plus du tout le même sens : il désigne un style moderne, très gymnique, de… d’un truc qui ressemble à des arts martiaux, mais qui, dans la démarche relève plus du patinage artistique ou de la gymnastique de haut niveau. Ce qui est impressionnant et digne d’estime, mais en aucun cas une technique de combat.

Le « traité » en question est attribué à un maître du nom de Wang Zongyue, et fait partie d’une entreprise générale menée par Yang Lu Chan, Wu Yu Xiang et peut-être Li Yi Yu (un neveu de Wu Yu Xiang) pour donner à ce qui s’appelle maintenant « Taijiquan » ses lettres de noblesse taoïste.

Alors on peut se demander pourquoi. Il est toujours difficile d’essayer de deviner les intentions de personnes mortes depuis longtemps. Mon opinion personnelle est que le « Chang Quan » de Chenjiagou était d’abord et avant tout une technique de… comment dire ça poliment ? De bouseux, voilà.

Les habitants de Chenjiagou étaient essentiellement préoccupés de protéger leurs convois, protéger leur village, et ne se préoccupaient guère de philosophie. On peut comprendre que des enseignants de Beijing, dont les élèves étaient essentiellement des lettrés de la bureaucratie impériale, aient estimé qu’il convenait, pour reprendre des termes modernes, de « changer leur image de marque ».

Comprenez bien les conséquences : le terme de « Taijiquan » n’existait pas avant le XIXème siècle, et est en fait basé sur une imposture intellectuelle. Ce qui n’enlève rien à sa valeur ni à son efficacité. Mais le nom est une « fake news » avant l’heure.

Après, peut-être que c’est moi qui suis cynique. Peut-être que le livre est authentique. Peut-être que…

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Dilution du Taijiquan
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Néanmoins, si l’intellectualisation permet certainement de se hausser du col dans les soirées mondaines, elle est rarement favorable à l’efficacité martiale. Pendant ce temps, la lignée de Yang Lu Chan poursuit son petit bonhomme de chemin.

Les petits-enfants de Yang Lu Chan

Comme l’avaient fait les maîtres du style Chen avant lui, Yang Lu Chan transmit son art à sa descendance. Ses enfants, d’abord, puis ses petits-enfants. Deux noms méritent d’être cités ici : les noms de Yang Shao Hou et de Yang Cheng Fu.

Ces deux frères avaient un tempérament très différent. L’aîné, Yang Shao Hou, était connu pour être un excellent combattant, un professeur exigeant et un partenaire d’entraînement abominable. En effet, il ne retenait pas ses coups, expliquait en frappant, et, en bref… disons qu’hier comme aujourd’hui, les élèves aimaient bien pouvoir poser une question sans se faire briser l’épaule. Sans grande surprise, il n’eut donc que peu d’élèves.

Son frère cadet, Yang Cheng Fu, était d’un naturel beaucoup plus aimable. Il eut donc beaucoup plus d’élèves, mais contribua à édulcorer le style en rendant les mouvements nettement plus circulaires et beaucoup moins spiralés, et en rendant la vitesse d’exécution beaucoup plus constante (à l’opposé des alternances de lenteur et de rapidité qui faisaient la caractéristique du style Chen). Le problème, c’est que cette notion de spirale est au cœur du mécanisme de génération de la force en Taijiquan.

Ici intervient donc une troisième dilution.

Yang Cheng Fu et son frère, Yang Shao Hou.

La révolution culturelle

Par la suite, la Chine connaît une période longue et compliquée. La Seconde Guerre Mondiale la voit mal traitée par les Japonais. C’est un délicat euphémisme : les Japonais massacrèrent des centaines de milliers de civils (on en parle moins, mais les résistants chinois eux-mêmes ne furent pas en reste).

En 1949, un certain Mao Zedong prend le pouvoir. Dix-sept ans plus tard, en 1966, il est encore au pouvoir, et décide de démarrer la Révolution Culturelle. Comme d’habitude, ça démarre par un massacre (histoire de ne pas perdre la main, sans doute). Parmi les victimes du massacre se trouvent un grand nombre de maîtres d’arts martiaux, les arts martiaux faisant partie des « Quatre Vieilleries » à éliminer. Ils sont donc persécutés et massacrés à grande échelle.

Mao Zedong décidant de calmer sérieusement les écoles d’arts martiaux en 1966.

Beaucoup d’écoles ont sans doute subi un coup fatal lors de cette période. Mais, paradoxalement, cela a plutôt été un avantage pour le rayonnement des arts martiaux dans le monde, un nombre conséquent de maîtres fuyant à l’étranger et y faisant connaître leur style.

La détente, le soft power et le New Age

Quelques années plus tard, Chine et Etats-Unis initient une séquence de détente diplomatique qui culmine avec la visite de Nixon en Chine, en 1972. A ce moment, le gouvernement chinois se retrouve face à un dilemme : en mettre plein la vue aux étrangers et déployer tout le soft power qu’ils peuvent… mais en ayant lui-même brûlé pas mal d’atouts lors de la Révolution Culturelle.

Comment faire valoir la médecine chinoise quand on a passé des années à persécuter ses médecins ? Comment faire valoir les arts martiaux chinois quand les maîtres sont morts, cachés ou à l’étranger ? Sans compter que, le « Grand Bond en Avant » datant d’une douzaine d’années et ayant provoqué des famines massives… mettre en avant ses arts martiaux consiste à s’exposer au risque de confronter un « maître » peu compétent car incomplètement formé, et qui plus est chétif car ayant manqué de nourriture pendant sa croissance, à un étranger de deux mètres de haut, en pleine forme et boxant toute la journée. Ça ne semble pas être l’idée du siècle.

C’est alors que Mao et ses subordonnés trouvent la solution : ils vont montrer, non pas un art martial, mais une pratique de détente prophylactique. Vous l’avez deviné, ce sera le Taijiquan.

Le Taijiquan, se faisant maintenant connaître en Occident, se télescope avec la vague New Age dans les années 70, pour donner cette espèce de gymnastique spiritualisante que nous connaissons aujourd’hui.

Résumé des différentes dilutions

Récapitulons.

  • La boxe « Chang Quan » commence par perdre les frappes de coudes et d’épaules (et
    donc probablement aussi les genoux et les hanches) avec Yang Lu Chan vers 1820.
  • Elle prend le nom de « Taijiquan » et devient un art martial de lettrés, ce qui initie une tendance à l’intellectualisation qui ne se démentira pas par la suite.
  • Le Taijiquan devient beaucoup plus uniforme dans sa vitesse d’exécution et beaucoup plus circulaire suite à la différence de popularité entre Yang Shao Hou (le méchant frère) et Yang Cheng Fu (le gentil frère).
  • Ensuite, les maîtres sont persécutés lors de la Révolution Culturelle à partir de 1966.
  • Pour finir, on présente, pour des raisons tenant sans doute plus à la politique internationale qu’à des préoccupations techniques, le Taijiquan comme une gymnastique prophylactique, qui va s’intégrer à la vague New Age en arrivant en Occident.

Ça fait beaucoup. Par évolutions successives, on a considérablement édulcoré, et, disons-le, diminué le Taijiquan. Ici, pour se faire une idée nette de l’évolution, une image vaut mieux qu’un long discours.

Oui, triste.

Et le style Chen, dans tout ça ?

Le style Chen vit dans une relative autarcie, qui le tient globalement à l’écart de pas mal de vicissitudes du monde extérieur. Enfin, il y a toujours les brigands, dont l’activité dans la région est avérée. Mais, même si les sources ne sont pas toujours fiables à 100%, il semble en tout cas que ces derniers n’aient jamais franchement posé de problème insurmontable au clan Chen et à sa milice.

Petit à petit, néanmoins, l’enseignement commence à se faire à l’extérieur du clan, cela étant hautement dépendant du tempérament et du niveau de méfiance du maître que l’on considère.

Et donc… on commence à en parler, en Occident. Puis à l’étudier. Puis à l’enseigner. Et nous voilà.

Quel est le problème avec la dilution du Taijiquan ?

On pourrait à bon droit soutenir que, certes, le Taijiquan s’est dilué, mais ça reste une pratique de santé légitime. Il n’y a rien de mal à bouger les bras et les jambes, en extérieur, en groupe, en travaillant sur le relâchement. Pas mal d’études ont montré un bénéfice sur les articulations, l’équilibre et pas mal d’autres fonctions.

Et c’est vrai. Le point de vue se tient. Le « Taijiquan » « moderne » est effectivement une pratique de santé tout à fait acceptable.

Deux choses me gênent néanmoins.

1. Une question de congruence

Le problème est tout simplement vendre ce qu’on a dit qu’on vendait. Il n’y a aucun mal à avoir des armoires en aggloméré chez soi. Mais on n’a tout simplement pas le droit d’expliquer que c’est une authentique armoire normande en bois massif.
Il est donc question de congruence entre les paroles et les actes.

2. Une question de transmission

Le Taijiquan est un art martial extrêmement original, peut-être le plus ancien des arts martiaux internes. Evidemment, je ne suis pas le plus objectif. Mais je trouve que les méthodes de travail du Taijiquan, pour certaines, relèvent carrément du génie. Je serais triste de voir un tel patrimoine disparaître, même si je reconnais que c’est un point de vue très personnel.

Par ailleurs, je tiens à souligner qu’une pratique martiale du Taijiquan n’entrave en rien son aspect thérapeutique. Le seul intérêt (mais il n’est pas négligeable) de se dispenser de l’art martial est que ça réduit énormément le temps d’apprentissage. Démarche tout à fait légitime pour les élèves, mais pas chez ceux qui prétendent enseigner.

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