Combien de temps faut-il pour former un combattant sérieux en Taijiquan ?
On entend souvent dire qu’en Taijiquan, le temps d’apprentissage pour former un combattant qui tienne un minimum la route se compterait en décennies. Pour être précis, c’est ce qu’on entend dire dans les cercles autres que traditionnels (comprendre ici : « ceux où on ne sait pas de quoi on parle »). La volonté d’aller plus vite étant alors parfois stigmatisée comme une impatience malvenue.
Je suis le premier à m’insurger contre la culture du « fast-food » et du « tout, tout de suite, facilement », qui semble avoir envahi le milieu des arts martiaux. Mais souhaiter atteindre une efficacité martiale significative en un temps acceptable me semble une demande raisonnable. En fait, ça semble même relever du simple bon sens.
Il me semble donc légitime de poser la question, et nécessaire d’y répondre : « Combien de temps faut-il pour former un combattant sérieux en Taijiquan ? ».
Traiter cette question du temps d’apprentissage est d’autant plus important, que circulent pas mal de contre-vérités sur le sujet.
Quelques idées reçues répandues mais peu crédibles
Du mythe des décennies d'entraînement
Revenons donc d’abord sur l’idée selon laquelle le temps d’apprentissage avant d’obtenir une efficacité martiale serait de dix, vingt, trente ans. Cette thèse ne tient absolument pas la route.
Rappelons les origines historiques du Taijiquan : c’était une milice. Donc, par définition, on prenait des non-professionnels et on leur donnait des bases rapidement. On m’objectera avec raison que ce n’était pas tout à fait le même Taijiquan. Certes. C’est même une des racines du problème : le Taijiquan moderne a été, nous l’avons déjà dit, outrageusement dilué. Si j’étais méchant, je dirais même « dévoyé » (quelle chance que je sois gentil).
Toute l’histoire ancienne du Taijiquan avant son intellectualisation à Pékin, se caractérise par le besoin de former des gens rapidement. Ce, pour pouvoir affronter rapidement et efficacement des pirates / brigands / chiens sauvages / voisins pénibles (biffer les mentions inutiles).
Du mythe de l'invincibilité soudaine
Un autre mythe fréquent à propos de l’efficacité martiale en Taijiquan est que la courbe de progression ‘bondirait’ brusquement à partir d’un certain niveau de progression, correspondant au développement de la force interne. Nous appellerons ce moment le « point Yoda ».
C’est une vision erronée, inhérente à une vision exagérément mystique de notre style. Cette vision, selon laquelle la ‘force interne’ apparaîtrait brusquement après avoir suffisamment pratiqué, comme une illumination, est fausse.
La force interne est, pour une bonne partie, un raffinage progressif de la force externe. Je précise : pour une bonne partie, pas pour 100% non plus. Mais elle n’apparaît pas d’un coup de baguette magique, à partir de rien.
La courbe de progression est donc nettement plus complexe, comme illustré ci-dessous. Les raisons de la chute en milieu de parcours feront l’objet d’un autre article, mais ce qu’il faut retenir, c’est : pas d’eldorado lointain, mais globalement un progrès mesurable.
Ce qui est fort intéressant, me direz-vous, mais laisse en suspens la question du temps d’apprentissage nécessaire à la formation d’un combattant sérieux. On y vient.
La loi des 3 ans
On dit traditionnellement qu’il faut compter trois ans. Plus précisément, on dit qu’un disciple « ne franchit pas la porte » avant trois ans de pratique sérieuse. Pourquoi ?
Il faut comprendre qu’avant les gros blocs de l’époque maoïste, les maisons chinoises comportaient en général une cour ceinte de murs, et avec une porte. Les disciples s’entraînaient dans cette cour.
« Franchir la porte » signifiait donc exercer son art à l’extérieur.
Cela dit, pourquoi trois ans ?
Pour plusieurs raisons :
• On estime qu’à partir de trois ans d’entraînement, le disciple était capable de faire preuve de ce que nous appellerons une « invincibilité relative ». Ce qui signifie que, sans être nécessairement capable d’abattre un grand maître, il a atteint le niveau de maîtrise suffisant pour ne pas se faire ridiculiser par un idiot voulant vérifier si « ça marche vraiment ton truc ? ». Ce facteur est d’une importance cruciale, dans le sens où, ce que nous appelons en Occident « se faire ridiculiser », s’appelle en Chine « perdre la face, et la faire perdre à son maître et à son école ». Ce qui est un concept difficile à traduire en français sans une longue explication. Je vais donc essayer de traduire ça en dessin.
• On estime qu’au bout de trois ans, on connaît suffisamment la personne pour pouvoir lui montrer « les vrais trucs ». Dans la pratique, cela peut aller plus ou moins vite selon la situation, les liens familiaux, les recommandations préalables, mais c’est l’idée.
Soit dit en passant, je ne suis pas d’accord avec cette règle des trois ans, que je trouve peu fiable pour tout un tas de raisons. Cela reste néanmoins une ‘base de réflexion’ dans le milieu traditionnel.
• On estime qu’au bout de trois ans, le disciple est capable de travailler de manière suffisamment « cachée » et peu compréhensible au profane, pour pouvoir démontrer son art à l’extérieur en minimisant les risques que la technique soit volée. Ce qui est une préoccupation majeure en Chine traditionnelle (et même actuelle, dirais-je).
La loi des 2 ans
Le maître, lui, parlait plutôt de deux ans, qu’il estimait être la durée nécessaire à former un combattant sérieux.
Encore faut-il préciser ce que l’on entend par là.
Deux ans : pour le maître, les deux ans s’entendaient avec une pratique à intensité traditionnelle, c’est-à-dire en gros 6 heures par jour.
Combattant sérieux : dans ce contexte, il ne faut évidemment pas comprendre par « sérieux » un combattant qui refuse de sourire. Dans le contexte, nous parlons plutôt d’un combattant susceptible d’effacer le sourire de son adversaire (en même temps, d’ailleurs, qu’une partie significative de son visage).
En conclusion
En conclusion, on peut dire que :
• Oui, le Taijiquan nécessite plus de temps, pour un usage martial efficace que des arts externes. Ceci est lié au fait qu’on vise une transformation du corps, préalablement à l’usage martial proprement dit. C’est très clairement quelque chose qui doit être dit.
• Néanmoins, ce temps peut se compter en années plutôt qu’en décennies, sous deux conditions : primo, un enseignant qui sait ce qu’il fait, avec une méthode valable. Secundo, un élève assidu.
• Même sans ces niveaux d’intensité de pratique, un gain significatif d’efficacité martiale doit être perceptible assez rapidement. Ne serait-ce que du fait du travail externe qui reste le prérequis indispensable du Taijiquan, n’en déplaise aux vendeurs de rêves.





